J’entends celui qui dort

Texte : Samuel Dehr

Photos : Gustavo Cabarcas

Au pays des matins debout,

les arbres marchent sans racines.

Portent leurs feuilles

comme des lettres jamais envoyées.

Je traverse des villes...

où les fenêtres regardent le ciel

comme des yeux qui auraient oublié

le visage des hommes.

J’entends celui qui dort.

Sous ma peau,

quelqu’un construit des cathédrales

avec des morceaux de silence.

Les pierres respirent encore.

Les murs connaissent mon prénom

avant même que je le prononce.

Au pays des commencements,

les oiseaux ne savent pas voler.

Ils tombent lentement,

comme des prières

reçus de dieu.

J’entends celui qui dort.

Je le suis

sans jamais le rejoindre.

Il laisse derrière lui

des empreintes faites d’eau,

des éclats de lune

dans les flaques du matin.

Il connaît les chemins

que la mémoire refuse.

Il parle une langue

où chaque blessure

devient une fenêtre.

Au pays des absents,

personne ne disparaît vraiment.

Les visages changent simplement

de lumière.

J’entends celui qui dort.

Il murmure

que les cicatrices

sont des portes entrouvertes.

Que les naufrages

n’inventent pas la fin,

mais une autre rive.

Que les vivants

passent leur temps

à chercher des clés

pour ouvrir des maisons

qu’ils portent déjà en eux.

Alors je marche encore.

Sans savoir

si je m’éloigne

ou si je rentre enfin.

Et dans le vent,

plus ancien que mon souffle,

j’entends celui qui dort…